L’AUBRAC dans tous ses états (15)

AUBRAC, la reine et la transhumance (1)

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

Et voici enfin les vaches, La Vache, la raison d’être de tout ce système séculaire, à la robe miel doux, aux amples cornes soutenant l’azur, aux yeux mélancoliques maquillés de sombre, le museau couronné de blanc. Royale  avec son pelage doré ! et son nom : Aubrac !

Aubrac, Vache Aubrac-CC BY-NC Jacques BOUBY

Aubrac, Vache Aubrac-CC BY-NC Jacques BOUBY

Au vu de l’ensemble des photos de ce Carnet, on pourrait jusqu’à présent penser ces espaces d’Aubrac totalement désertiques et vides.

En effet si on peut voir çà et là les vaches dans les prés de fauche, généralement bien plus bas, sur les hauts plateaux, c’est bien le désert, hors de l’estive annuelle, dans les mountanhas. Ce qui rend plus minéral encore ces immensités désertées et silencieuses que le dur hiver va glacer au coeur.

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

Mais… 142 jours par an, oui très précisément du 25 mai fête de Saint Urbain au 13 octobre fête de saint Géraud. c’est l’estive.

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

Et à la date immémoriale de la Saint Urbain, la voici, la reine, qui grimpe des terres basses de l’Aveyron, de la vallée du Lot, même, de bien plus loin, jadis. C’est la Transhumance. Une Institution, une Fête, une Résurrection.

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY
Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

Et c’est bien du fond des âges, dès le XIIIème que le bétail étranger à l’Aubrac est accueilli en transhumance et afflue par routes, chemins et  drailles vers les mountanhas, le terme mountanha (montagne) ne désignant plus un simple terroir élevé mais une estive, un pâturage en location qui a son nom propre et peut aller jusqu’à 500 hectares.

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY
Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

Tôt le matin on a revêtu la blouse noire ou le gilet de velours, le foulard rouge et le capel de feutre, on a avalé un plat de tripoux dans le jour naissant, on a encampané les vaches et la procession s’est ébranlée dans les meuglements et le tintamarre des clapes et clarines.

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

Toute la famille et les amis sont venus prêter main forte au bon déroulement de ce rite immémorial dont le camin peut être bien long…

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

… surtout que la route bitumée, si dure aux pattes des vaches et surtout des veaux a souvent remplacé drailles et chemins d’antan. Mais, dira l’éleveur, le bitume abîme moins le sabot des bovins que la pierraille des chemins. Certains troupeaux les plus éloignés peuvent parcourir jusqu’à 70 km.

Bon ! tous les troupeaux ne font pas la transhumance à pattes, à l’époque des gros semi-remorques, ce serait inconvenant ! Et toute une noria de bétaillères « montent  » la plupart des bêtes sur l’Aubrac.

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY
Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

Mais depuis 1982 certains éleveurs ont décidé de renouer avec la festivité et la convivialité des rites d’antan. Il arrive que lors du départ de la ferme, il y ait bien souvent plus d’hommes que de bêtes et c’est un si bon moment de convivialité, chacun apportant farçous, saucisson, aligot… canon de rouge…  ratafia même, pour casser la croûte en route.

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

Ce véhicule suit la montée du troupeau prêt à charger les jeunes veaux fatigués pour les emmener directement aux alpages. De même jadis le char à boeufs qui transportait provisions et matériel pour le temps et les activités de l’estive chargeait les veaux trop épuisés par la  marche. 

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

Et pour quoi ? cette mountada vers  les plus hautes terres d’Aubrac ? Parce que l’herbe y est abondante et riche et… si savoureuse (toutes les vaches vous le diront !) ; parce qu’il faut libérer les près de fauche dans les zones basses pour y faire du fourrage, vallée et Causse Comtal. Vous pouvez voir sur la photo au-dessus, à droite, des bêtes qui du pré de fauche où elles paissent depuis que le beau temps l’a permis, regardent passer celles qui vont là haut vers la mountanha qui leur est destinée pour l’estive. En attendant sans doute leur propre migration prochaine.

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY
Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

🔎 Il faut savoir que dans les anciennes pratiques pastorales de l’Aubrac c’étaient les ovins qui venaient en transhumance sur le haut plateau. Des documents de 1414 renseignent sur un décompte réalisé en octobre à la descente des troupeaux : « 860 ovins et 20 chèvres estivaient autour de la Domerie contre 66 bovins, 973 ovins et 12 chèvres, étaient décomptés dans les herbages de Bonnefon, Ruscles et Sinhourcet.»

Savez-vous que la grande draille était dénommée Draille du Quercy, par laquelle 8000 moutons (Si faict !) pouvaient affluer du Rouergue et du Quercy.

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

J’apprends que le 16 août 1492, la mountanha de Camejane, dépendante de la Domerie était encore louée pour 41 écus et une livre d’épices, pour l’année à venir, à un marchand de bestiaux quercynois, Pierre Barrau de Loze (Tarn-et-Garonne) oui, oui, Loze, à 3 pas de chez nous ! Voyez la distance entre chez nous et … Aubrac ! Sûr ! La transhumance n’était pas l’opération d’un simple dimanche ! Mais elle était juteuse : durant cette période de l’âge d’or de l’économie pastorale, au milieu du XVIème d’immenses fortunes se constituent grâce à la transhumance, sans compter les transactions sur les grands marchés alentour, Nasbinals entre autres ou Lacalm ou Laguiole.

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

Cet ouvrage en 2 volumes : Traité des bêtes à laine, ou Méthode d’élever et de gouverner les troupeaux aux champs, et à la bergerie, rédigé par M. Carlier publié en 1770 – mentionne donc 50 000 ovins en transhumance en Aubrac à cette époque. C’est l’équivalent du nombre de bovins en estive aujourd’hui ! Mais d’ovins ? Point aujourd’hui.

Mais, ne pensez pas que tout cela nous renvoie à une époque largement révolue ! Ce n’est que vers 1955 qu’a cessé la transhumance des moutons à Bonnecombe. On connaît même l’un des derniers bergers à avoir effectué cette transhumance : Louis Belot.

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

Mais si certains éleveurs font monter leur bêtes à l’estive sans tambour ni trompette à pattes ou en camions, d’autres s’ingénient à restaurer le caractère festif et d’exception et donnent à ce rite une ampleur et une magnificence exceptionnelle. 

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY
Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

La Transhumance devient célébration, rite de passage : cérémonial méthodiquement préparé et géré.

La préparation du troupeau est minutieuse. D’abord choisir des bêtes habituées qui exhiberont des décorations : Houx aux vertus magiques (à condition de le cueillir au lever du soleil et… à la bonne lune !), genêts, crinières, fleurs en crêpon, fanions, coiffes végétales diverses, drapeaux français et occitanien…

Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY
Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY
Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY
Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY
Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY
Aubrac, Transhumance-CC BY-NC Jacques BOUBY

 

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