VOYAGE D’ITALIE (1)

Ce Voyage d’Italie se fera d’Ouest en Est de l’Italie du Nord, sans nul autre projet que de se promener et flâner en des lieux inconnus, de Turin à Venise ou Ravenne, des Alpes à l’Adriatique à l’affût de quelques merveilles propres à réjouir l’esprit et le corps
Une fois dévalées les pentes du Montgenèvre,

la vallée de Susa est l’antichambre de Turin. Evidemment, j’ai relu l’entrée découverte de Turin par Stendhal ébloui, dans la Vie d’Henri Brulard :
«Je n’oublierai jamais l’aspect de Turin, vu du haut du mont Caluso en descendant sur Chivasso. C’était pour moi le pays des enchantements.»
Aujourd’hui le thème classique du voyageur entrant dans la ville et par une certaine porte provoquant frisson et tremblements après souvent la vue d’un splendide panorama déclenchant inévitablement l’enchantement d’une promesse de merveilles avenir, est quelque peu écorné.
Certes, nous ne sommes pas arrivés à Turin en descendant à cheval du col du Grand-Saint-Bernard, la première fois c’est par l’autoroute sous pluie et grêle puissante que nous sommes entrés dans Turin et désormais, chers voyageurs du XVIIIè ou XIXè, on traverse d’interminables et minables banlieues qui tuent d’emblée le frisson et … tout en se demandant bien où et quand on pourra se garer et passer la nuit ! L’excitation est donc remise à plus tard !

Nous ne vîmes donc pas l’abbaye Sacra di San Michele sur son incroyable piton du mont Pirchiriano, (surplombant l’autoroute), dans la vallée de Susa où Umberto Eco a ancré son Roman de la Rose et JJ. Annaud a tourné son film.
La visite se fera par de petites routes compliquées et… en sens unique, après Avigliana. Magnifique décor alpin pour peu qu’il y ait encore de la neige sur les cimes. Et extraordinaire bâtisse en plein ciel avec son escalier des Morts (raidos !) menant à la porte du Zodiaque. Notre dernière nuit au retour du dernier voyage il y a un mois, se passa sous le piton soutenant la partie ouest de l’abbaye, à Chiusa di San Michele.

Car on peut donc aussi arriver à Turin par la pittoresque route de Sestrières où des noms de hameaux interpellent par leur nette consonance française. Fraisse, Usseaux, Jouvenceaux même (il faut le faire !), Pignerol. Bigre ce fut jadis français, ici ? Dans les coins reculés de ce val Chisone ? Même cet actuel « Pinerolo » paraît usurpé tant Pignerol paraît évident 🤪
Incroyable fort de Fenestrelle dont on aperçoit parfaitement de la route les cascades de pierre qui dévalent sur plus de 600 m de dénivelé, Pensez donc, un escalier de près de… 4000 marches plus une kyrielle de bastions, en tous genres, des cellules, des redoutes, des coins et recoins… Ma doudoue déclara tout net : Pour la visite, c’est NON. Ceci dit, il ne faisait pas beau, il était déjà tard, impossible de visiter au pas de course un ensemble pareil ! et … il y a des âges pour ça !
N’empêche, c’est ce lieu qui à inspiré cet étrange «Voyage autour de ma chambre » qui dura 42 jours, le temps exact de l’incarcération de ce non moins étonnant Xavier de Maistre (le frère du philosophe).

A peine dévalées les Alpes que la Maison Royale de Savoie vous saute aux yeux. Palazzina di Caccia de Stupinigi. N’imaginez même pas ! Quand vous pensez Pavillon de chasse, vous entrevoyez une petite demeure perdue dans la forêt, au charme rustique où peut-être, on garde ses bottes, l’essentiel se passant toujours au dehors, dans les rumeurs des bois alentours. Non ?
La façade ci-dessus signée Juvarra, Fillipo de son prénom, bouleversera à coup sûr nos représentations du… euh ! pavillon de chasse… Bon, sur la coupole trône le cerf et non une croix ou une statue, ce qui est tout de même programmatique. Mais quelle bâtisse ! Quel architecte !

Voici en vérité l’originale en bronze, cuivre et feuilles d’or réalisée par Francesco Ladatte en 1766, de la sculpture du Cerf qui trône dans les airs, exposée après la billetterie, dans ce que l’on appelle la « Sala del Cervo», jadis les anciennes écuries.

On se croit perdu ici, dans cette immense réserve de chasse, successivement agrandie par les princes de Savoie par … simple expropriation, à noter qu’aujourd’hui terres et forêts sont revenues aux communes alentours. En réalité on est à la périphérie de Turin, tout près du centre et cette réserve évitait aux Princes d’avoir à aller trop loin pour se livrer aux plaisirs de la chasse.
Mais à circuler de galeries en salons, d’appartements en cabinets, chambres, bibliothèque et salles diverses et… chapelle — bref dit la notice : plus de 137 pièces et 17 galeries — on comprend que le lieu était plutôt prédisposé à accueillir grandes fêtes et réceptions avec les loisirs appropriés et la somptuosité qui s’impose.

Et la Salle de Jeux est bien élégante avec sa grande voûte aux riches et fraîches peintures de style grotesque (grottesque devrait-on dire pour éviter la contamination péjorative et … respecter l’étymologie puisque le terme vient de grotte) plutôt centrées ici, sur le thème des oiseaux. Les grottesques de la Domus Aurea – que nous vîmes en janvier à Rome – attirèrent et fascinèrent tous les bons et grands peintres, de Ghirlandaio à … Raphaël. On ne peut non plus oublier les 800 m2 vus aux Offices de Florence ! Bref, un véritable engouement pour les Grottesques, dans les Palazzi qui se respectent !



Hommage au goût éclectique piqueté de chinoiseries et … rococo.
Mais aussi meubles raffinés : L’armoire de la salle Bonzanigo.

Bureau Mazzarina de Luigi Prinotto bois précieux et ivoire


Salle des Écuyers et son cycle de treize toiles réalisées par Vittorio Amedeo Cignaroli avec des sujets de chasse commandés par le roi Charles Emmanuel III vers 1770.

Entre autres les différentes phases de la chasse au cerf comme cette Huile, toujours de Vittorio Amedeo Gaetano Cignaroli : Départ à la chasse

Totalement chimériques et délicieusement fantaisistes, ces Grottesques présentent une grande légèreté par rapport à d’autres voûtes, d’autres plafonds surchargés de mythologie indigeste.




Voilà le Cœur sublime de la Palazzina di Stupinigi, cette grande salle elliptique abritant les appartements royaux. Entièrement conçue par l’architecte royal Filippo Juvarra. Cette puissante architecture à deux niveaux qui projette l’ensemble dans les airs ! Oui, sous la coupole au Cerf !
Mais quel spectacle mêlant architecture, peinture et décoration, tout cela magnifiquement éclairé par de grandes ouvertures !

Ce sont les frères Domenico et Giuseppe Valeriani qui ont peint affresco la salle avec des architectures peintes en trompe-l’œil,

… le tout convergeant vers l’apothéose de Diane, déesse de la chasse : sur un char dans les nuages, entourée de ses compagnons et de ses fidèles chiens de chasse.

A noter ces magnifiques balcons concaves et convexes, utilisés pour accueillir les musiciens lors des fêtes.



Quant à la déco !!! Trente-six appliques murales sculptées avec des têtes de chevreuil par Giuseppe Marocco, placées le long des murs, sculptées entre 1733 et 1737, puis dorées à la feuille d’or par Giovanni Carlo Monticelli ainsi que guirlandes, feuilles et coquillages.


Le lustre monumental en cristal et en bronze date de 1773 ; il est né, dit la notice, d’une idée de Mario Ludovico Quarini, architecte royal chargé de l’aménagement des cérémonies de cour. Il fut installé à l’occasion du mariage de Marie-Thérèse de Savoie, fille de Victor-Amédée III, et du comte Charles-Philippe d’Artois. Au cas où vous voudriez tout savoir 🤪

Et, que d’anges, que d’anges, tous ces putti culs nus voletant ici et là ! Inévitable congrès de fessus/joufflus/ventrus à souhait.



Autre élément de la « Couronne de Délices », le Castello de Rivoli. C’est ici que résida la Famille de Savoie avant que de s’installer à Turin, proclamée désormais par le duc Emmanuel Philibert de Savoie la capitale de ses états où il installera sa Cour, en remplacement de Chambéry en 1562.

Pourtant aujourd’hui, survit cet étrange ensemble de bâtisses composite, ruiniforme par endroits. Plusieurs fois pris et pillé par les français au cours de l’histoire, à chaque fois réparé sans être vraiment reconstruit. La Seconde Guerre mondiale l’acheva et détruisit une bonne partie des édifices (qui servait alors de caserne) et le chantier qui suivit fut… chaotique

Restes de la partie nommée « Manica Lunga », destinée à être, à l’origine la pinacothèque des Savoie. Elle est restée inachevée, cette Aile Longue, et… ne vit jamais la moindre collection de tableaux.

Même notre grand Filippo Juvarra, fut sollicité plus tard au XVIIIè par Victor-Amédée II (oui, celui qui avait mis une pâtée à l’armée française de Louis XIV qui avait mis le siège devant Turin et libéré le Piémont)
En témoigne cette façade encore debout

Ah Ah ! Ironie de l’histoire ! ce même Victor-Amédée II, (ex roi de Sardaigne, ex roi de Sicile !!!) fut ici même emprisonné par son propre fils. « Tu quoque fili »
Pour les touristes trop pressés que NOUS sommes, cet ensemble interpelle, par sa grande confusion architecturale, et bien évidemment topographique : d’ailleurs nous sommes à peu près sûrs d’en avoir omis, dans notre visite, des pans entiers, tant l’intérieur est labyrinthique.
Mais je suppose que cette recomposition d’éléments anciens déjà disparates et inachevés est un cas d’école intéressant pour un architecte, ne serait-ce que pour rendre accessibles tous ces volumes hétéroclites.

La vue ci-dessus peut résumer notre ressenti devant cet hétéroclisme architectural : à gauche la Manica Lunga et sa façade arrachée, à droite la partie Juvarra et ses arrachés, des arches au sol qui les relient sans les unir, des éléments métalliques hétérogènes, tel ce balcon en plein ciel, en haut à droite, donnant direct sur la bâtisse de la Manica lunga …

En voici l’accès, par l’intérieur
Mais, plus insolites encore : des créations artistiques contemporaines qui se mêlent, tel un palimpseste mal gratté, aux fastes des anciennes décorations royales. Car, l’intérêt de ce château, c’est d’abriter le Musée d’ART Contemporain



Avant d’arriver à tomber en extase devant ces chefs d’oeuvre 🤪, malgré tous mes efforts, il serait opportun que je nettoie, et au karcher mes fondamentaux artistiques afin de préparer mon âme à recevoir ces énergies qui décapent et libèrent l’intériorité de tout préalable, de toute antériorité, finalement. Euh ! Coupable de nous rendre aveugle à ce Génie évident 🤪


Ici le projet est, on l’a compris, de faire dialoguer les «oeuvres» avec les quelques salles baroques du château encore en état. Ou presque.
Dispositifs censés générer, je présume, de nouvelles relations entre les œuvres, reliant secrètement les architectures du présent et les archives de la mémoire
Hélas, hélas, la pâmoison est remise à plus tard. Et la conviction que ce qui est provocateur ou insolite ne peut être que génial… est affligeante.


Belle Salle dédiée à Bacchus et Ariane. La pièce rapportée est Pazuzu, le roi des démons du vent, statuette néo-assyrienne du démon Pazuzu, qui est au musée du Louvre avec cette inscription cunéiforme : « Je suis Pazuzu, fils de Hampa. Le roi des mauvais esprits de l’air qui sort violemment des montagnes en faisant rage, c’est moi ». Plus ithyphallique tu meurs, le Pazuzu, de Roberto Cuoghi ! Pas de quoi non plus émouvoir Ariane ni Bacchus ! 🤪
















