VOYAGE D’ITALIE, TURIN (3)
Palazzo Carignano. Encore un chef-d’œuvre architectural baroque inédit : ce palais à deux faces totalement différentes, l’une, baroque et rouge sombre en brique (place Carignano), du XVIIᵉ siècle ; l’autre, néoclassique en pierre blanche (place Carlo Alberto), ajoutée au XIXᵉ siècle.

On a vu déjà au Palazzo Madama cette construction aux deux visages. Ce Janus regardant à la fois vers l’avant et vers l’arrière, orienté tout à la fois vers le passé et le futur. La Porte et le Passage.

Piazza Carignano

Foin des marbres et autres matériaux nobles, aristos. C’est de brique qu’il s’agit, oui, le matériau du pauvre, mais… pas de broc : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’OR »
Fascinés par cette piazza Carignano, très animée, et chantante, on a traîné, on a apéritivé, mangé et bu et moi, attendant que la lumière dessine mieux tous ces exceptionnels reliefs que la course du soleil promet d’illuminer sur le travers et surveillant le cheminement de la lumière dans ses multiples errements. Comme le lait sur le feu.🤪





C’est l’architecte Guarino Guarini (on n’a pas fini d’en entendre parler !) qui a conçu cette surprenante façade de briques, sinueuse et ondulante (1679), commandée par Emmanuel-Philibert, prince de Carignano. Guarini, c’est un homme complet, mathématicien, philosophe, architecte et même… professeur de Belles-Lettres.
Cocorico ! Guarini s’est directement inspiré des dessins ( euh… rejetés ) que Le Bernin avait proposés pour la façade du Musée du Louvre à Paris. Oui Bernini, l’architecte des papes.
Ce qui nous ravit ici, c’est ce ballet unissant formes concaves et convexes, lignes folâtres et serpentines et rigueur géométrique des verticales obstinées. Et comment ne pas songer au rythme ondulant « concave – convexe – concave » établi par Borromini dans l’église San Carlo aux Quatre Fontaines que nous vîmes à Rome cet hiver !


Notez l’agencement scénographique des encadrements de fenêtres.
Voyez cette mise en scène de la lumière : ces pleins et ces déliés, ces micro contrastes d’ombres et jeux de relief. Vous comprenez pourquoi il était impératif d’attendre le sculpteur en maître, le soleil qui… ne travaille ici qu’après 17 heures.🤪

Et n’oubliez pas de cliquer sur l’image afin qu’elle emplisse votre bel écran. Vous comprendrez mieux de quoi je parle 🤪


Le berceau du Royaume d’Italie. D’abord c’est ici que sont nés Charles-Albert de Sardaigne et surtout Victor-Emmanuel II, ( comme en témoigne la déco en bronze au faîte de l’édifice ) qui deviendra le tout premier roi d’une Italie unifiée. Stephane Bern noterait sans doute aussi que la princesse de Lamballe, Marie Louise, confidente de la reine Marie Antoinette y naquît en 1749.🤪
Puis, le palais a abrité le Parlement subalpin, puis le premier Parlement du Royaume d’Italie lors de la proclamation de l’unité italienne en 1861. Entrons !

Évidemment pas de Palazzo baroque sans escaliers, et sans balcons, hauts lieux de l’ostentation. On a appris ça, en Sicile !

Conçus par Guarino Guarini de chaque côté de l’atrium central de forme ovale, deux escaliers courbés s’enroulent le long des murs pour mener à l’étage noble ( piano nobile ) et au grand salon elliptique. Perspectives virtuoses et… toujours serpentines, conçues pour impressionner.

Passé l’atrium, on arrive sur une cour intérieure grandiose où de l’ombre au soleil la brique rougeoie différemment.


Magnifique cour intérieure ou la brique plus rigide dessine chaque ouverture. Et elles sont nombreuses.
NB on a toujours pas visité le Musée du Risorgimento que ce palais abrite. La prochaine fois sans doute 🤪

On ressort pile en face le monument équestre du roi Carlo Alberto, et passé le seuil, c’est toute la piazza Carlo Alberto qui vous saute aux yeux, avec en face la Bibliothèque nationale

Aujourd’hui nous descendons la Via Po, célèbre pour ses 500 mètres de magnifiques arcades reliant la Piazza Castello au fleuve.



À l’angle de la Piazza Castello, l’élégante galerie Subalpina dans son jus depuis septembre 1874, – sauf ma doudoue là à gauche, pas d’époque du tout ! – oeuvre de Pietro Carrera : fer, verre et marbre et… intimité.



Café célèbre le « Baratti & Milano », l’un des cafés historiques de Turin. Les Armes de la Maison de Savoie figurent toujours dans la déco.

Puis le Caffè Fiorio autre café historique, le plus illustre, fondé en 1780. Rendez-vous des hommes politiques et intellectuels du Risorgimento, Nietzsche qui logeait tout près le fréquentait. Il est réputé pour son décor d’époque, son gianduja (pâte onctueuse, mélange gourmand de chocolat de noisettes torréfiées finement broyées, et de sucre) et sa glace artisanale. Doudoue a opté pour le Gelato Maison et moi pour un Sabayon au Marsala.


De boutiques en boutiques nous voilà parvenus à l’impressionnante Piazza Veneto. Sa vastitude l’a prédisposée à être le lieu des parades, de Napoléon au Duce et le lieu de rassemblement et de départ des cortèges ouvriers pour la fête du 1er mai.

Nous avons fait halte au Caffé Elena, autre café historique réputé pour sa touche début XXᵉ, ses boiseries et ses miroirs d’époque. C’est là que l’écrivain Cesare Pavese aimait venir composer ses œuvres et que Giuseppe Carpano a perfectionné sa recette du vermouth. Vous avez vu que son nom apparaît dans l’ovale de la porte d’entrée
Pour nous, après le Spritz rituel ce fut Polpo Pranzo et Rustichelle di Pollo, face à cette grandiose et magnifique Piazza Vittorio Veneto prolongée par le pont enjambant le Po.

Sommes remontés, toujours sous les arcades, le côté droit de la Via Po…

… et tombés en arrêt devant ces affiches d’expo : Il Sodoma
Arrêt donc au 55 Via Po, Musée des Arts décoratifs, Fondazione Accorsi-Ometto très chic et intimiste que nous n’aurions probablement pas visité sans l’EXPO d’Il Sodoma.
Je rappelle que c’est lui, Pietro Accorsi, qui a oeuvré pour obtenir de Milan le tableau Portrait d’homme, d’Antonello da Messina vu au Palais Madama et décrit précédemment.

Reconstitué dans un palais du XVIIIᵉ siècle, le musée présente une collection de meubles anciens, porcelaines et objets d’art piémontaises et européennes … et autres « bricoles » qui, en général ne font pas nos délices.


Cabinet d’écriture réalisé par Pietro Piffetti (un des Grands) en 1738 : bronze doré, bois de noyer, d’acajou et de buis, incrusté d’ivoire et d’écailles de tortue.

La Fondation expose quelques tableaux. Mais nous sommes là pour Il Sodoma, Giovanni Antonio Bazzi dit Il Sodoma.
Peu de tableaux, mais un bel artiste, dont nous vîmes jadis les fresques dans le cloître de l’abbazia de Monte Oliveto Maggiore en Toscane et dans la Cathedrale d’Orvieto en Ombrie

La mort de Lucrèce 1515

Madeleine pénitente, 1525-1530

Ce Saint Sébastien du musée Jacquemart-André de Paris ( que je ne m’attendais pas à trouver ici ), était traditionnellement attribué à Il Sodoma, mais ces dernières années, cette paternité a été contestée au profit du peintre Zenale. Magnifique carrelage et… rideau chic ouvrant sur le paysage et… Noir (Jamais vu, encore) déliant les chevilles du beau gars à bouclettes fléché ! Jamais vu, encore. Et, je rappelle que j’en ai plus de 5500 🤪 de Saints Sébastien. Et… merci à ceux qui continuent de m’en envoyer, lors de leurs voyages.

« Lamentation sur le Christ mort » Mais… quelle surprise, ce tableau… mais… c’est le Christ allongé de la Brera, mais c’est du Mantegna. Non ? Reconnaissable entre 10 000. Cette perspective contractée du corps mort, les pieds tournés directement vers le spectateur. Faite au moins au 500mm 🤪
Non mais, attendez !

J’ai été revoir le Mantegna de la Brera. Hélas pas dans mes photos : lors de notre visite, à La Brera, il y a déjà plusieurs années, les photos étaient interdites. Bien sûr que j’ai bravé cet interdit injuste ! A la 2 ème photo, j’ai eu un gardien sur le dos… qui ne plaisantait pas. Bref, regardez cette perspective du « Cristo in scurto » : même point bas de vision, même écrasement savant et quoi ? La main ! La main droite du Christ ! avec l’auriculaire légèrement écarté ! Du pareil au même !

Même cadrage serré dramatique mais, Il Sodoma n’a pu renoncer à la couleur : fort belle, préférée à la lumière froide de catacombe peinte par Mantegna.
À gauche du tableau (1ère photo), seule sortant de l’ombre, la Vierge Marie, au visage dévasté. À droite belle palette nuancée d’émotions humaines ciselées par une lumière oblique et basse. Beau visage en larmes de Jean.
Drôle de regard, tout de même pour le chauve barbu en arrière, Nicodème, je suppose, l’autre étant probablement Joseph d’Arimathie. Il faudrait savoir qui il représente réellement pour comprendre le message de ce regard. Ça, c’est affaire de spécialiste !
En tous cas on est très content d’avoir vu ce tableau (1503) d’autant qu’il appartient à un privé !

Un peu consterné toutefois par l’annonce triomphale de cette nouvelle acquisition du Musée. Jugez !

Nooon ! Si faict ! Quand je disais plus haut que l’Italie est bien la patrie de Giorgio Baffo… et de l’exaltation priapique 🤪
Pas non plus bien nouveau (puisque… j’en fais la collection 🤪 ) de ces petits-Jésus d’une mocheté crasse !


Certes on peut préférer le symbole spirituel à l’anatomie réelle. Mais, tout de même ! Le Fils de Dieu, incarné en bébé contrefait voire difforme, alors que des millions d’angelots et de putti beaux comme des chérubins volètent gaiement dans tant de lieux, tant d’églises, tant de palais, tant de tableaux !


Et je me suis toujours interrogé sur ce traitement péjoratif de l’Enfant Jésus par… même des peintres de génie !!!

Témoin, – toujours dans l’expo – cette classique Sainte Famille avec Saint Jean Baptiste et un ange, peinte par Il Sodoma soi-même vers 1512-1514, et venue du Muséee Francesco Borgogna (à Vercelli, lieu de naissance de Giovanni Antonio Bazzi et où nous avons prévu d’aller ). Et on a pu voir que… Il Sodoma sait peindre ! Admirez la finesse et la beauté de la Vierge et … l’extrême laideur des enfants Jésus ou Jean Baptiste… Que penser ???

Nous reprenons la Via Po et ses arcades, où nous l’avions laissée. Ah ! Ah ! Détail intéressant. Contrairement aux arcades côté droit, où nous sommes passés en descendant, le côté gauche de la rue par lequel on est en train de remonter est caractérisé par les toits-terrasses qui couvrent tous les passages pour piétons et l’intersection avec les rues perpendiculaires… totalement absents du côté droit. Ainsi, le côté gauche garantit la continuité totale des arcades jusqu’à la fin de la place Vittorio Veneto. Tout ça sur ordre du roi Vittorio Emanuel Ier de Savoie, pour couvrir les allées afin de permettre au souverain et à ses potes d’atteindre l’église de la Gran Madre di Dio située au-delà du pont, en descendant tranquilles du Palazzo Reale sans être incommodé par les intempéries. TOP ! Fantastico !
Un petit détour sur la droite pour traverser les quartiers étudiants et voir la Mole Antonelliana 167 mètres, du nom de son ingénieur Alessandro Antonelli, symbole de Turin, leur Tour Eiffel !

Oui, bien sûr, l’ascenseur panoramique qui vous monte là haut, dans la flèche à 85 m y contempler la vue sur Turin, et l’arc alpin ! Bien sûr, çà va de soi, tous les guides le préconisent : il est impératif d’accéder au « Tempietto », joli nom de la plateforme belvédère. Impossible ! Mais pourquoi ? Mais parce que c’est surbooké, sur-surréservé, depuis depuis… et on est resté en bas.


Et on n’a pas pris le temps de visiter le Musée National du Cinéma : Ringo était enfermé dans le Caracol depuis le matin.
















