ORGOSOLO (1)

Orgosolo : Village au cœur de la Barbagia au pied du mont Lisorgone (978 mètres), paysage austère de pâturages et forêts totalement inhabités où curieusement, nous avons vu circuler en toute liberté et sans la moindre clôture, chevaux, vaches, moutons, chèvres, alors que nous montions passer la nuit au pied du Monte Novo San Giovanni.


Je ne pense pas vous surprendre en rapprochant la Barbagia de la Barbaria chère aux romains (= « terre étrangère »), tant cette région retirée et sauvage a entretenu dans l’histoire des rapports particulièrement troublés avec les populations colonisatrices. On le sait, terre de conquête et de colonie, le territoire sarde a vu se succéder Carthaginois, Romains, Byzantins, mais aussi Espagnols et Piémontais. ( sans parler – plus tard – de l’état central italien ) Eh bien ! Ce n‘est que dans les quelques plaines du littoral, que les puissances colonisatrices se sont toujours installées : c’est dire l’irréductible résistance des autochtones de l’arrière-pays, secoué lui-même par des conflits et des violences internes aussi bien énigmatiques qu’ancestraux.

Autant dire tout net que cette zone exhale furieusement l’arôme persistant d’une culture archaïque rebelle à souhait et on comprend que l’histoire et la civilisation officielle se soit ici quelque peu cassé les dents.

Nous voici dans le dédale désordonné de pentes, rues et ruelles creusées dans le rocher, et de maisons étroitement imbriquées de ce village abrupt d’Orgosolo qui abrite tout de même près de 5000 habitants où le Muralismo interpelle par son omniprésence et la pugnacité de ses messages.

En guise d’entrée en matière, je propose une analyse de cette grande fresque apposée sur l’ancienne mairie, Corso Reppublica et peinte par Francesco Del Casino en 1984

Voici une traduction des inscriptions :
« Mairie. Maison du peuple. Le peuple décide et le maire signe »
« Des engrais, pas des projectiles »
« Non à la répression »
« Ce sont les animaux qui protégerons le parc »
« Femmes et hommes unis dans la lutte »
« Assemblée populaire »
« Dehors les vautours de la Sardaigne »
« Avant les mouflons, sauvez les hommes »
« Nord et sud unis dans la lutte »
« Fascistes charognes »
« Pâturages libres des patrons et des canons »
« Non aux licenciements, Ottana conseil d’usine »
« La Sardaigne veut la renaissance, non des bases militaires »
« Renaissance »

Ce discours politisé affiche une grande ferveur militante et tient plus du slogan, de l’exhortation.
Deux éléments sautent à l’oeil, par rapport aux Murales déjà présentées jusqu’ici dans ce Carnet de Voyage :
1- du point de vue de la LETTRE : omni présence du TEXTE : il fourmille comme un essaim
2- du point de vue de l’ESPRIT : Protestation, Revendication et Révolte
Les champs lexicaux sont explicites : lutte, union, peuple et … anathèmes 🤪, l’iconographie construite autour de l’actualité politique met en avant des symboles de la culture protestataire : poings, mains, uniformes, objets appartenant au monde militant (tracts, affiches, banderoles). Qui a oublié le poing, repris sur la manchette de La Cause du Peuple, à l’orée des événements de mai 1968 ?
La foule (hommes et femmes) y est compacte, déterminée, en marche, visages durs, encasquettés, tendus, taillés à la serpe et … peints en rouge violent, brutal et sans nuance, celui du PC, dans un style lithographique.
Tandis que flottant au-dessus, en vert-pâturage, le paradis naturel perdu de Pratobello et infesté de militaires en armes (j’y reviendrai plus bas).

Et on n’y craint pas les textes plus long : témoin cette reproduction du télégramme de Emilio Lussu
CE QUI SE PASSE À PRATOBELLO CONTRE LA PASTORALE ET L’AGRICULTURE EST UNE PROVOCATION COLONIALISTE QUI RENVOIE À LA PÉRIODE FASCISTE ET À UN ARBITRAIRE SIMILAIRE.
C’EST POURQUOI JE ME SENS SOLIDAIRE SANS CONDITION AVEC LES BERGERS ET LES PAYSANS D’ORGOSOLO QUI N’ONT PAS CAPITULÉ. SI J’ÉTAIS EN MEILLEURE SANTÉ, JE SERAIS PARMI EUX LUGLIO 1969
Le ton est donné pour l’ensemble des Murales d’Orgosolo, l’Art pour tous du Paese de San Sperata (racontant /exaltant le travail paysan, les traditions populaires, les produits de la terre, la vie quotidienne autant que l’enracinement) est devenu ici Art politique où l’art mural devient chronique militante et outil de résistance.

Murale de Pasquale Buesca
Nous reviendrons tous ensemble un jour
Comme un seul cri, 500 000 cris
déchireront le ciel muet de la Sardaigne.
Allusion à l’émigration importante qui a privé la Sardaigne de 500 000 énergies ne laissant que vieux, femmes et enfants au pays en état de total de sous-développement.

Tout comme à San Sperate, surgit un déclencheur, un éveilleur d’énergie, un artiste, Pinuccio Sciola, immergé dans un lieu, une histoire. À Orgosolo, l’éveilleur se nomme Francesco Del Casino et … il est professeur de dessin, mais ici, à Orgosolo, en Barbagia, l’histoire paraît plus compliquée, plus tourmentée.

NB j’ai noté à trois reprises des murales rendant hommage à Pinuccio Sciola (https://jacbouby.fr/2025/11/06/murales-de-sardaigne-2/) et évoquant ses monolithes sonore.


C’est lui, Del Casino qui exécutera la plus grande partie des Murales impliquant d’ailleurs en un projet pédagogique novateur, ses générations successives d’élèves.


Plantons une fleur pour les enfants du monde, victimes innocentes de la haine, du mal et des guerres des adultes.
Nous espérons, nous rêvons et nous luttons pour que demain leur apporte
Bonheur et Paix
Il n’est pas trop difficile d’ailleurs de repérer les peintures novices des réalisations de l’art affirmé du Maestro, plutôt inspiré par l’aventure cubiste d’ailleurs et bien d’autres… de Delacroix à Picasso… en passant (probablement ?) par Malevitch…

Le premier événement déclencheur est le Projet d’un parc national du Gennargentu. Réaction immédiate à Orgosolo, en 1968, le « Circolo di Orgosolo » organise une mobilisation contre ce projet de l’État italien de transformer 366 000 hectares de forêts et de pâturages en « Parc national du Gennargentu »
Les populations perçoivent très bien la menace, qu’analyseront plus tard plusieurs observateurs : il s’agit bien pour l’état central de contrôler le noyau archaïque de la Barbagia, « terra buscosa », de le dissoudre insidieusement dans le tourisme, menaçant des équilibres pastoraux séculaires en particulier tout le système de la transhumance. Il s’agit aussi de tenter de venir à bout de la criminalité endémique de ce territoire où les bergers entièrement disqualifiés par leur immense pauvreté et leurs terribles conditions de travail et de vie et relégués dans les bas fonds du territoire se livrent à des exactions nombreuses et violentes.


Orgosolo est né de l’orgosa Sutta, la forteresse du Lisorgone
autrefois, terre boisée
de chênes, de chênes verts et de chênes rouvres ;
dans les collines fraîches et venteuses
vivaient des cerfs et des mouflons
Il y avait du bétail et des pâturages
dans les vallées et sur les hauteurs.
Des champs, des potagers, des vergers et des cultures ;
Des chemins d’eaux très abondants dévalant jusqu’aux ruisseaux
et partout des pins et des chênes.

» Parmi les différents types de crânes de la « zone criminelle », tous appartiennent aux peuples les plus sauvages et primitifs, dont l’un est particulièrement répandu en Sardaigne centrale : il s’agit du Parallelepipedoides varibilis sardiniensis : le Sarde est donc bandit par atavisme ! » déclare cet ouvrage de A. Niceforo
Ajoutons que le Sénat italien diligente en 1969 une commission parlementaire d’enquête sur les phénomènes de criminalité en Sardaigne. Il ressort dans le rapport, la conviction que cette conduite criminelle, forme de résistance à l’ordre établi est indissolublement liée au monde pastoral de la Barbagia, lui est constitutive.
Rejoignant ainsi cette interprétation déterministe de A. Niceforo dénoncée dans le Murale.

Toujours de Francesco Del Casino cet insupportable tableau de chasse où posent triomphants ces policiers à l’arme dressée et encore fumante, devant la dépouille d’un brigand abattu. Lequel revêt par ailleurs le lin blanc de la blanche vestale : probité candide, peut-être pas,🤪 mais exhibé lamentablement comme un trophée de safari.

Comment ne pas pas tressaillir à la vue de ce morceau de Murale !!! Corso Repubblica. Mais oui, chers nouveaux-nés, il s’agit d’évoquer le Larzac et sa lutte, celle de notre jeunesse et les grands rassemblements au Rajal del Gorp où nous avions planté la tente, moi et mon ami Pierre…
J’ai ressorti pour vous, du fond d’un tiroir, ma broche de contestataire d’antan 🤪, logo du mouvement, représentant une cardabelle rouge. Dont persiste un fragment dans la Murale ci-dessus
avec quelques vieilles diapos d’alors !

Pratobello / Larzac Même combat


Des engrais, pas des balles vs Des moutons, Pas des canons
En vérité Pratobello, ce petit village à 5 km d’Orgosolo, a précédé de 2 années la lutte sur le Larzac mais l’enjeu était le même : s’opposer à la création/extension d’un camp militaire pris sur les pâturages des moutons et expropriant les bergers.
La réaction fut immédiate et forte : les bergers, mais aussi les ouvriers, les étudiants, les femmes, les enfants, toute la population, «a Pratobello finas su rettore ch’est arrivadu cun su sagrestanu pro difende su pradu e su pastore…» à Pratobello, jusqu’au recteur qui est arrivé avec le sacristain pour défendre le pré et le berger…🤪
D’autant que la population est convaincue que l’état central veut lui imposer une nouvelle punition, pour s’être fortement opposée à la création du parc national du Gennargentu.


Le 9 juin 1969, 3 500 personnes occupent les terres en question, obtiennent le démantèlement du polygone de tir dans les deux mois suivants, ainsi qu’un dédommagement pour tous les bergers

Au lieu des tracteurs pour labourer arrivent des chars et des canons
et des troupes à entraîner
Ça a pris 3 jours en Sardaigne mais… le collectif «Gardarem lo Larzac» mettra 10 ans en France… jusqu’à l’élection à la présidence de François Mitterrand qui déclara au premier conseil des ministres l’abandon du projet d’extension du camp militaire du Larzac.
Pour l’anecdote, alors que nous regardions cette murale (fracassée par l’ouverture d’un portail), passe un groupe de touristes pilotés par une guide locale francophone. Voilà que je l’interpelle pour lui signaler ma réprobation (enjouée !) devant le «massacre» de cette murale amputée (et seulement déchiffrable par les … initiés 🤪). Savez-vous qu’elle s’en est excusée et m’a affirmé qu’une réhabilitation de la Murale était programmée. SIC. Il ne restera plus qu’à retourner vérifier ! 🤪
Cette peinture murale a été réalisée par 3 anciens militants du Larzac en 2009, à l’occasion de la célébration des 40 ans de la lutte de Pratobello qui, vous l’avez compris, constitue le deuxième élément déclencheur.
Ce qui est intéressant dans la genèse du Muralismo d’Orgosolo, c’est que l’Armée avait placardé des affiches d’expulsion (à noter que pour le Larzac, c’est la télévision qui apprit aux 108 paysans concernés leur expropriation 🤪 )
Et c’est sur ces mêmes avis d’expulsion que furent collées en réponse, les recouvrant totalement, des affiches de protestation et de revendication… devenant les premières esquisses des murales à venir. Ecco !






La décennie qui suivit fut très riche, tant sur le plan des thématiques évoquées que de l’esthétique, partie de simples affiches et s’enrichissant de styles et de techniques plus créatives d’autant que s’élargit le cercle des muralistes outre Pasquale Buesca artiste local, Diego Asproni, Elisabetta Carboni, Vincenzo Floris, mais aussi, des muralistes venus d’ailleurs, d’iIalie, d’Europe, du Chili …




Pasqualino Baingiu, via Spano

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